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 now it's time to leave the capsule if you dare [libre]

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MALABAR BI-GOÛT

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MessageSujet: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Mer 21 Juin - 21:31



Unknown & Ronnie
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Elle roule, la gamine. Y a les rues qui défilent, les vitrines et leurs couleurs qui crèvent les yeux, qui provoquent des hauts-le-cœur, qui se détachent en reflets sur les trottoirs encore mouillés de l’orage d’il y a vingt minutes, et elle roule. Quand on la voit comme ça, on dirait qu’elle n’a pas peur de tomber, Ronnie, qu’elle ne craint pas de déraper sur le bitume humide et de s’exploser les genoux par terre. C’est faux, elle a toujours un peu peur, toujours un pincement au cœur qui la retient d’aller encore plus vite. Pourtant, elle les maîtrise, ses patins. Ça fait quinze ans p’têtre qu’elle en fait. Si elle avait dû se gameller, elle l’aurait fait bien avant, à ses débuts, quand elle avait encore besoin de tenir la main de Minnie dans la sienne pour ne pas partir trop loin, les pieds en chasse-neige et les yeux rivés sur la route. Elle ne devrait pas avoir peur, Ronnie, parce que c’est une terreur quand elle est vissée sur des roulettes, parce qu’elle est courageuse, intrépide, folle, parce qu’elle a cette liberté qui l’enveloppe toute entière et qui semble la faire planer à quelques millimètres du sol. Elle n’avance pas Minnie, ouais, elle danse, elle virevolte, elle glisse dans les airs, les bras écartés quand il n’y a personne sur la chaussée, quand elle peut se prendre pour un oiseau en toute impunité. Elle tourne sur elle, parfois, sans aucune raison, continue le chemin en marche arrière sur quelques mètres avant de faire volte-face et de repartir de plus belle. Elle a un sourire collé au coin de la mâchoire, Ronnie, un sourire assez lumineux pour éclaire tout un quartier de la ville, qui ne disparait que pour laisser s’échapper une bulle de chewing-gum d’entre ses lèvres roses. Elle la crève avec l’ongle de son index, racle les bouts collés sur sa peau du bout des dents. Elle tourne au coin de la rue, s’arrête tout net. C’est un coin dont elle a l’habitude, depuis six ans maintenant, quand on a commencé à lui faire comprendre qu’elle n’était plus vraiment la bienvenue chez elle. C’est comme ça qu’elle a commencé à jouer, comme ça qu’elle s’est entraînée la voix, comme ça qu’elle l’a rompue au plus difficile des exercices, celui qui consiste à l’écorcher à l’air libre, à la laisser voler entre les bruits citadins pour s’écraser dans les tympans de ses douces victimes, les passants. Elle jette l’étui de la guitare sur le sol sans aucune délicatesse. Ça ne lui ressemble pas de prendre des gants pour ce genre de chose, un truc matériel, sans valeur. L’intérieur est plus précieux. Elle s’accroupit, pose ses genoux au sol pour trouver un appui, pour ne pas glisser sur les roulettes. Et puis, elle ouvre grand la boîte, en sort son instrument. Elle ne ressemble à rien, sa guitare. Elle est pétée de partout, écaillée, écorchée, elle est presque grise tellement elle est usée. Elle ne ressemble à rien mais elle est trop importante pour elle, trop importante pour la maintenir à flot, l’empêcher de sombrer, pour lui permettre de garder ce sourire sur ses lèvres. Elle embrasse le manche, brièvement. La routine, un truc qui lui porte chance, elle croit. Après tout, ça a toujours marché. Elle a toujours eu une audience, toujours eu des gens pour glisser quelques pièces dans son verre en plastique, toujours eu des petits applaudissements à la fin de chaque morceau, comme si elle le méritait. Pff. C’est un gagne-pain, rien de plus. Elle n’a rien à foutre sur le devant de la scène, Ronnie, rien à foutre sous le feu des projecteurs. Ça ne lui ressemble pas, ça ne lui ressemblera jamais. Ça, évidemment, elle ne le dit pas. Elle pose ses fesses sur le trottoir mouillé, s’assoit en tailleur disgracieux, les rollers qui frottent contre le goudron.
Les doigts de sa main gauche appuient sur le manche alors que leurs homologues à droite se mettent à jouer un accompagnement entre arpèges et picking. Elle sait ce qu’elle fait, la petite. Elle sait que ça tire les larmes, que ça arrache des sourires. Que ça émeut. Ça, et sa voix qui se met à s’élever dans les airs. Elle a fermé les paupières, a relevé le menton. C’est doux, c’est bon, ça se fond dans l’air chaud de cette soirée d’été comme si ça faisait partie du tintamarre urbain habituel. C’est du Angus et Julia Stone, elle croit. Elle ne connait pas vraiment, Merle lui a fait écouter une fois et c’est resté coincé dans sa tête. C’est bien loin de son Bowie habituel. Putain, ouais. La chanson d’après, ça sera du David, spéciale dédicace pour lui où qu’il soit. Elle fronce les sourcils, fait filer sa chanson jusqu’à la fin. Quand elle a un truc en tête, elle le lâche pas, n’en démord sous aucun prétexte. C’est juste à temps que la dernière note résonne, que quelques applaudissements se font entendre. Elle l’avait prévu, tiens. « Attendez, c’est pas fini », elle lâche dans son souffle, sans rouvrir les yeux. Elle est trop concentrée sur sa tâche, Ronnie, trop obnubilée par le Major Tom. Y a les premières notes de Space Oddity qui s’élèvent et elle chante, encore, elle chante avec son âme et ses tripes, livrée aux passants comme ces filles à poil sur les affiches de pub. Ground control to Veronica.

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Jeu 22 Juin - 2:14

J'la vois. Elle m'attire, elle m'attise, je fais une fixette et j'arrive plus à détacher mon regard. Planté là comme un con, la bouche entrouverte – c'est limite si un filet de bave va pas s'mettre à couler. Mon regard suit la forme arrondie, la façon dont sa taille s'évase et se rétrécit, le soleil qui fait éclater les couleurs pour la rendre encore plus irrésistible. J'imagine d'ici son parfum et la saveur qu'elle aurait sur mes lèvres.

C'est officiel. Je veux cette putain de glace.

Le problème c'est ce qui s'trouve au bout du cornet. Le môme, là. Il a l'air minuscule vu d'ici, j'suis presque sûr qu'il m'arrive au nombril. Il devrait pas bouffer des trucs comme ça, ça va lui filer des caries et il va devenir accro puis gros puis obèse puis il pourra plus sortir de la baignoire et il en crèvera. Non, putain, merde, j'veux pas penser à ça. Je serre les dents en levant les yeux sur ses parents, bien fringués, bien peignés, ils font un tableau bien propre j'trouve ça ridicule. Et puis il m'énerve ce gosse, à manger trop doucement. Elle va finir par fondre et ça va couler sur ses doigts, il va en foutre partout, ruiner ses habits et se faire engueuler. Il va chialer, ça va continuer de couler, il va tout gaspiller et au final il n'en aura savouré que la moitié. J'peux pas laisser faire ça, c'est un scandale. Parce que je veux une glace. Cette glace. Elle m'appelle, je jure qu'elle m'appelle. J'ai l'impression de pas en avoir mangé depuis des siècles et c'est stupide, j'en ai mangé une y a deux jours. Mais c'est pas pareil. C'est pas la glace achetée au marchand dans la rue, c'est pas la glace offerte par papa-maman l'air de rien, c'est con mais ça la rend encore plus appétissante. J'en mange parfois, mais ça fait des années qu'elles viennent plus de mes parents.

Il me nargue, l'idiot. Il m'a pas vu, il le fait pas exprès, mais il me nargue quand même. J'la veux. J'vais l'avoir. Au final je lui rends même service ; je sauve ses dents et son taux de graisse et ses vêtements. Et puis merde, ils auront qu'à lui en racheter une. Je fonce.

Les roues de mon skate en action, j'me faufile jusqu'au pauvre garçon qui sait pas encore ce qui l'attend. Il regarde de l'autre côté, il fait même pas gaffe au trésor qu'il a entre les doigts. Moi, si. Moi, je passe, je l'arrache. Il a même pas le réflexe de serrer. Quand je l'entends gueuler j'suis déjà en train de m'éloigner, et j'accélère alors qu'on dirait qu'il se met à pleurer. J'me retourne pas. Je trace ma route et j'ai les doigts qui collent mais le visage fendu en deux. C'est rose et je m'attends à un vieux goût de fraise transgénique, mais finalement c'est bubble gum et j'suis foutrement déçu. Tant pis, maintenant que je l'ai, j'la lâche plus. Je m'y accroche même férocement, comme si j'avais peur qu'on vienne me la dérober – faut toujours se méfier de l'univers et son sens aigu de l'ironie, j'ai pas confiance. Mais je tourne dans la rue suivante et j'me dis que peut-être, parfois, il rend service.

Au début c'est juste les notes qui m'alpaguent. C'est joli, j'aime bien, j'en veux plus. Je freine. Je regarde. Cette fois c'est pas une glace mais c'est presque aussi bien, c'est doré et ça fait plein de nœuds et ça brille un peu. C'est Ronnie et comme chaque fois que j'la vois, je souris. Parfois c'est pour les gaufres, parfois c'est pour ses rollers, souvent c'est pour la paire de jambes qui les surplombent. Cette fois c'est un peu tout ça et puis sa voix, mais pas les gaufres en fait et j'm'en fous, j'ai ma glace. Je savoure, ça et le spectacle. J'vois les gens qui lâchent quelques pièces dans son gobelet, le tintement qui annonce que ça s'accumule lentement mais sûrement et ça me démange. Elle a les yeux fermés, les cordes vocales qui vibrent autant que celles de sa guitare. Elle sait pas que j'suis là. Elle sait pas ce qui l'attend. J'veux annoncer ma présence et attirer son attention mais quand les gens applaudissent je les suis pas, je continue de m'acharner sur ma glace et mon regard fait des allers-retours.

J'le fais, j'le fais pas, j'le fais, j'le fais pas ? « Attendez, c’est pas fini. » J'le fais.
Elle reprend, moi je prends. J'arrive comme une bourrasque, j'attrape le verre bourré de monnaie, et je lance comme une bouteille à la mer : « J'roule plus vite que toi. » La preuve, je suis déjà plus là. Le skate sous mes pieds, la glace dans une main, le verre dans l'autre, je file sans m'retourner, dos à elle et casquette sur la tête. J'me demande même si elle a eu le temps de voir que c'était moi.

Au final je m'en fous, j'avance, vite mais pas trop. Y a comme un attrape-moi si tu peux qui plane dans l'air et la partie a démarré, pourtant j'me mets pas au maximum de mes capacités. Peut-être bien que c'est pas la course que j'veux gagner. Peut-être bien que j'ai envie de sentir ses mains m'agripper.
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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Ven 23 Juin - 22:09



Lars & Ronnie
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Elle le sent. C’est comme un truc dans l’atmosphère au moment où elle commence à chanter, à l’instant où le Ground control to Major Tom franchit ses lèvres, à la seconde où les cordes claquent dans l’air, font retentir les accords disharmonieux qui, pourtant, se fondent à merveille avec le grain de sa voix. On a l’impression d’entendre quelque chose de magique, d’inédit, de nouveau, de merveilleux, quelque chose de terriblement original et familier à la voix, un mélange entre les grosses pantoufles qu’on se fout au pied à la fin de sa journée de boulot et une œuvre de Dali. Elle n’a pas le temps de dérouler l’étendue de sa palette, Ronnie, y a un abruti qui débarque et lui pique son verre en plastique. Y a pas beaucoup de trucs qui la mettent en rogne mais l’interrompre pendant qu’elle chante du Bowie, c’est presque un crime de lèse-majesté, et elle s’accroupit d’un bond, fourre la guitare dans l’étui, le ferme maladroitement. Elle n’a pas reconnu l’assaillant, a peut-être perçu certaines inflexions de sa voix, replace un visage mais ignore si c’est le bon. Elle commence à le connaître pourtant, Lars, à comprendre ses jeux stupides et à leur répondre avec la même espièglerie enfantine, à renvoyer les sous-entendus en boomerang jusqu’à ce qu’ils n’en puissent plus, jusqu’à ce que leurs rires se répondent d’eux-mêmes. Elle aurait pu s’attacher à mille autres personnes que lui, parce qu’elle le trouve plutôt banal, pas tout à fait beau, pas tout à fait pertinent, parce qu’il y a Merle qui la fait frissonner davantage mais que c’est trop compliqué avec lui. Ce qui lui a percé le cœur en plein centre, c’est le naturel avec lequel elle peut répondre à Lars, l’insolence avec laquelle elle peut le traiter sans qu’il ne se vexe, la facilité avec laquelle elle le contrôle parfois, le domine souvent, juste avant de se replacer d’égal à égal. Chat, c’est toi qui l’est. « J’reviens, gardez vos pièces pour plus tard », elle lâche en adressant un regard à l’assistance qui reste médusée, visiblement incapable de comprendre le spectacle qui se déroule sous ses yeux. Faut dire, on ne voit pas souvent des victimes de vol sourire à leur agresseur et pourtant, y a ses lèvres qui fendent les fossettes dans ses joues, qui montrent que ce n’est qu’un jeu, qu’elle vient de rejoindre la partie, qu’elle prend ça avec une désinvolture déconcertante. Faut croire qu’elle aime ça, Ronnie, l’amour vache, celui qui fait mal, celui qui violente, qui casse les codes, les conventions, les envies. Elle aime ça, elle aime Lars, un peu trop pour son bien peut-être. Elle aime qu’il la défie, elle aime qu’il joue, elle aime qu’il pose les cartes en premier, qu’il attende qu’elle se couche. Elle ne le fera pas, Ronnie, ça fait des années qu’elle maitrise la poker face, des années qu’elle planche sur la façon dont elle peut dissimuler son jeu. Comme quand elle s’est barrée de la maison. Elle aurait pu rester, bien sûr, si elle avait envie de crever, si elle se foutait que beau-papa la fasse crécher sur le paillasson en plein hiver ou bouffer avec les chiens. Elle exagère peut-être un peu, Ronnie, elle a le sens de l’emphase, elle tient ça de papa il parait, mais c’est presque ça. Ça fout les jetons quand on y pense, putain, quand on songe qu’elle a failli finir réduite au même rang que les animaux. Raison d’plus pour ne pas se coucher. Lars peut pas savoir, il peut pas deviner. Ça se voit au fil des mois, des années, quand les sourires s’étiolent et laissent place à une mélancolie foudroyante, aux regards tristes et aux pensées lointaines. Lars peut pas savoir parce que Lars n’est pas grand-chose, pour le moment. Rien qu’un partenaire de jeu, qu’elle prend en chasse dès qu’elle a balancé son étui par-dessus son épaule.

Elle file, Ronnie, elle roule bien trop vite et elle suspecte Lars de ne pas se donner à fond, de faire exprès de l’attendre à certains tournants, comme pour la narguer davantage. Il a une glace dans la main en plus, ce con, et elle fond, elle lui coule sur les doigts, laisse des tâches poisseuses sur le bitume. C’est le petit poucet, Lars, elle pourrait le paumer au coin d’une rue qu’elle arriverait encore à retrouver sa trace, en suivant la route du sucre. Y a ses jambes qui poussent sur les roulettes, qui lui font prendre une accélération presque dangereuse, et ses yeux qui sont fixés sur la cible qu’elle suit à la trace. Ils passent peut-être plusieurs pâtés de maisons, et elle grignote à chaque fois quelques mètres sur lui, jusqu’à finir par convoler à côté de lui, sourire mutin aux lèvres. « Tu pouvais demander poliment si t’avais besoin d’argent », elle susurre mielleusement, ses bras faisant balancier alors qu’elle continue d’avancer au même rythme que lui. « J'peux sucer ? Ta glace hein, pas autre chose. » Du culot, ouais. Faut en avoir pour être amie avec un type comme Lars et penser qu’il s’en contentera, qu’il demandera pas plus. Culot, naïveté. Y a les deux chez Veronica, qui se confondent dangereusement lorsqu’elle permet à des gens de faire partie de sa minuscule petite vie stupide, comme elle l’appelle trop souvent. Elle lorgne du côté de la glace avec le regard carnassier du prédateur qui va se jeter sur sa proie. Allez putain, juste une léchouille. Il fait chier de toute façon, il ne l’écoute pas. C’est toujours pareil avec les mecs, toujours pareil avec Lars. Toujours ce fond d’égoïsme, ce sentiment qui lui est totalement inconnu et qu’il lui semble terrible, affreux, indésirable. Il s’arrête pas, il continue, y a que le jeu qui compte, faut croire. Foutu jeu. Aux grands maux, les grands remèdes. Elle attrape son poignet, celui qui tient la friandise fluo, et lève son bras de force pour donner un coup de langue au sommet du cornet. Elle freine d’un coup, la pointe du pied vers le sol, le poignet de Lars toujours prisonnier de ses doigts fins. Elle a fermé les paupières et à en croire le bruit qui suit son arrêt d’urgence, Lars manque de se gameller. « Hmmm », elle souffle, murmure d’extase quand l’arôme de bubble gum explose contre ses papilles. Elle rouvre les yeux sur son ami, mi-sérieuse, mi-amusée. « Donc, tu me piques mon fric, maintenant ? »

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Ven 30 Juin - 1:48

Elle est derrière moi, j'le sais, j'le sens. C'est surtout que je l'entends rouler sur le bitume un peu comme moi, et j'fais mine d'accélérer mais j'ai le visage qui se fend d'un sourire trop large. J'ai les deux mains en l'air et j'vois les gens qui s'écartent sur mon passage. Tant mieux, ça limite mes efforts. J'ai juste à donner les impulsions du pied, rouler, m'amuser. Sûrement que ça se voit. Je prends des virages trop serrés, j'fais des écarts inutiles, je penche un peu trop d'un côté puis de l'autre et j'me mets à serpenter au milieu du trottoir, quitte à bouffer toute la place – à défaut de bouffer ma glace. Le soleil cogne et j'ai les yeux plissés, l'envie de remettre ma casquette à l'endroit pour que la visière retrouve son job initial. J'peux pas, j'ai les mains prises. Ça tinte du côté droit, les pièces qui se bousculent et qui font des vagues et j'me sens comme un tsunami. Côté gauche ça coule c'est pire que le Titanic, sûrement que ses passagers auraient aimé connaître la fonte des glaces comme celle que je subis. Ça leur aurait évité un tel drame, c'est con.

J'en ai plein les doigts quand j'amène mon trésor jusqu'à moi, c'est poisseux et ça colle et ça fait d'la soupe sur ma langue. Je voulais la sauver de ce destin funeste et au final je la savoure encore moins que le foutu môme. D'habitude j'aime bien l'ironie. Là moins, parce que c'est du gâchis.

J'essaie de limiter les dégâts mais je m'en mets une couche sur le nez quand Ronnie apparaît soudain à côté de moi. Je sais pas quelle tête ça me fait mais j'crois bien que c'est pas glorieux. Lars Hunter dans toute sa splendeur, putain. « Tu pouvais demander poliment si t’avais besoin d’argent. » J'ai envie de rire mais j'me retiens, même si je peux pas empêcher mes lèvres de s'étirer en coin pendant une seconde. Et puis je feins la déception, moue à l'appui. « Depuis quand on s'fait des politesses entre nous ? J'croyais qu'on avait franchi une étape, tu m'brises le cœur. » Un soupir exagéré, un haussement d'épaules, mes yeux dans les siens. « Bon.. La prochaine fois je ferai une courbette, promis. » C'est même pas une blague. Ou si. À moitié. Moi j'suis prêt à les faire les courbettes, tant qu'elle continue à nous filer des gaufres avec Abel, tant qu'elle m'offre une vue imprenable quand elle se retourne sur ses rollers. Et puis si ça lui fait plaisir, j'vais pas dire non.

« J'peux sucer ? Ta glace hein, pas autre chose. » Elle fait exprès. J'suis sûr qu'elle fait exprès – elle fait toujours exprès. Le sourire qu'elle m'arrache elle le connaît, c'est toujours le même, celui du sale gosse prêt à jurer solennellement que ses intentions sont mauvaises. Un truc comme ça. J'la quitte pas du regard quand j'amène la glace jusqu'à ma bouche, juste pour l'emmerder, juste pour faire comme si j'allais pas la laisser y goûter. Y a mes lèvres qui se parent de rose et mes yeux qui font des étincelles. « T'es sûre ? J'peux te faire une liste des trucs cools à sucer, sinon. » Ma langue qui râpe la glace, la creuse et l'amenuise, se baladant jusqu'au cornet pour ramasser la petite quantité qui coule comme des larmes jusqu'à mes doigts. J'la nargue, c'est clair. J'espère qu'elle en salive, comme moi avant que je la vole au gamin. « Genre, un glaçon. Un bâton d'réglisse. Du chocolat. La cuillère du pot de confiture. Le bout d'un stylo quand tu réfléchis. Mes doigts là tout d'suite pour les nettoyer. » Je tends un peu la main vers elle, comme pour imager mes paroles, lui prouver qu'ils en ont besoin les bougres. La fin de la liste je la tais, mais mon sourire en dit plus que mes mots. Elle met deux secondes avant d'me faire regretter. Ses phalanges autour de mon poignet et elle tire ma glace jusqu'à elle, puis elle pile. J'le vois pas venir le coup de frein, y a mon bras qu'elle tient trop fermement et ça retient toute ma carcasse d'un coup. Je bascule vers l'arrière, mon équilibre se fait la malle et mon skate avec lui. Je l'entends crisser sur le sol et s'écraser un peu plus loin à cause de l'élan, mes pieds qui s'emmêlent en retrouvant la terre ferme et très franchement j'sais pas quel miracle m'empêche de tomber. Je crois qu'il tient en huit lettres : Veronica.

« PUTAAAIN ! » J'ai le poignet toujours prisonnier quand je retrouve un semblant de stabilité, juste à temps pour l'entendre soupirer de plaisir parce qu'elle savoure ma glace. « T'es un danger public, sérieusement. » J'la fusille du regard mais ça dure qu'une seconde, et déjà je reprends mon bras de force, me libérant de son emprise avant de propulser la glace vers son nez, histoire qu'elle en garde une trace elle aussi. J'me marre tout seul, ramenant l'objet de toutes les convoitises jusqu'à moi pour marquer mon territoire du bout des lèvres une nouvelle fois. « Donc, tu me piques mon fric, maintenant ? » J'arque un sourcil presque innocent, portant mon attention sur le gobelet que j'ai toujours pas lâché. Par contre j'peux voir que des pièces ont volé en même temps que moi, y en a un peu partout autour de nous. Y a peu de rescapées au fond du récipient, ça sonne triste quand j'le secoue. « Bah non, t'as dit que c'était malpoli. » Et moi j'ai dit que j'aimais bien l'ironie. « Vois plutôt ça comme un emprunt version éclair. Tu sais j'fais ça pour toi. » J'me sens presque convaincant, quand je plonge mes yeux dans les siens. Malgré mes doigts qui collent et ma casquette désormais mal vissée et les traces roses sur mes lèvres et le bout d'mon nez. Je reste parfaitement crédible. J'aimerais bien. Je crois que j'le suis jamais vraiment. « Ça t'évite de rester par terre trop longtemps, tu reposes ta voix et ta guitare pendant cinq minutes, et puis ça fait même languir ton public. J'te parie qu'ils seront encore plus généreux quand tu retourneras t'installer. »

Pour montrer ma bonne foi, j'lui rends son verre qui s'est un peu trop allégé. Y a plus qu'à tout ramasser. « J'm'en fous de ton fric, t'inquiètes. »
C'est juste son attention que j'voulais. J'ai gagné.
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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Mer 5 Juil - 20:28



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C’est facile, avec Lars. Facile de plaisanter, facile de rire, elle parie que c’est même facile de pleurer si elle lui laisse suffisamment de temps pour qu’il écrabouille son cœur du bout de sa basket. Elle ne lui en laisse pas la possibilité, elle ne la laisse à personne. C’est un truc qu’elle a appris depuis longtemps, avec la pléthore de gens qui lui a chié dans les bottes depuis son plus jeune âge et puis la vie, de manière générale, la pute de vie qui s’acharne sur sa silhouette qu’est déjà au sol. C’est peut-être pour ça qu’elle a le sourire trop grand, Veronica, trop grand et trop brillant comme les paillettes sur ses patins. Y a pas un jour qui s’écoule sans qu’on ne lui demande pourquoi elle est comme ça, pourquoi elle a les lèvres toujours étirées, pourquoi elle rit toujours à gorge déployée. C’est pour ça. Ses doigts sur le poignet de Lars, sa dégringolade, les insultes qui fusent et la violence avec laquelle il se dégage, la douceur avec laquelle il appuie la crème glacée rose fluo contre le bout de son nez. C’est pour la façon qu’il a de se justifier, les excuses bidons qu’il sort alors qu’elle s’essuie le nez avec un hoquet de rire au bout des lèvres, c’est pour le regard qu’il lui lance quand il s’explique, quand il se prend pour un agent artistique et qu’il sort un dégueulis d’arguments auxquels personne ne croirait. Pourtant, elle fait mine qu’elle est impressionnée, dodeline doucement de la tête. « Mazette, t’es pas si con que ça en fait », elle lance, le bout de la langue pincé entre ses incisives alors qu’elle évalue l’étendue des dommages causés par la glace. Les doigts crades, les lèvres beaucoup trop colorées pour l’homme viril qu’il prétend être, son nez qui est tâché aussi, tiens, point commun. Il n’est pas si con que ça, ou il l’est totalement, vu l’état dans lequel il se met juste pour une glace. C’était évident qu’elle allait couler sur ses doigts, évident qu’il allait en ressortir complètement poisseux. Evident pour le commun des mortels mais visiblement pas pour môssieur Lars Hunter. C’est presque automatique quand elle porte son pouce à sa bouche pour l’humecter de salive, presque pas sale quand elle le glisse rapidement sur les lèvres de son ami pour effacer le rose omniprésent, appliquée comme une maman qui nettoierait du bic sur la joue de son gosse de sept ans. Il a pas sept ans, Lars. Il est bien loin de l’âge de raison.
Ça l’emmerde quand il lui dit qu’il se fout de son fric, quand même. Ça l’emmerde même si elle a les doigts trop proches de son visage, même si elle passe trop de temps à l’essuyer, même si ses yeux son rivés sur ses lèvres et qu’elle se dit qu’elles ne sont pas si moches, qu’elles sont même plutôt jolies, et pulpeuses, et râpeuses, ça l’emmerde parce qu’elle ne croit pas vraiment qu’on puisse l’apprécier, Ronnie, qu’on puisse passer du temps avec elle sans qu’elle ne soit qu’une attraction, un truc un peu folklorique rigolo à regarder. « Meh, tu voulais quoi si tu t’en fous de mon fric ? » Mon cul ? Mon cœur ? Ma dignité ? Elle sourit un peu, parce qu’il ne faudrait pas qu’il pense qu’elle a des moments sérieux, des moments où elle ne dit pas des conneries, où elle se contente d’être véritable et naturelle. Elle l’est, en apparences. Y a toujours le rideau qu’est tiré sur les parties plus sombres d’elle, la peur du noir, les cauchemars la nuit. Elle veut pas que Lars le découvre. Pas alors qu’elle n’est qu’une distraction, comme toujours. Elle tapote du plat de la main sur son torse, trois petits coups, allez va mon p’tit gars, et le lâche enfin pour aller ramasser les pièces qui sont tombées et les foutre dans son gobelet. C’est plus facile d’éluder le sujet, de passer à autre chose, de courir après les confettis d’or qui parsèment la rue. Tout ce fric gâché pour rien.

Elle ne dit rien pendant quelques secondes parce qu’elle sait mieux gérer, parfois, le mutisme et la contemplation. C’est rare parce qu’elle cause souvent, parce qu’elle en dit beaucoup, beaucoup trop, parce qu’elle ne sait jamais quand s’arrêter et la fermer pour de bon. Là, ce serait le bon moment pour parler, par exemple. Histoire, tu sais, que Lars ne te trouve pas trop bizarre. « L’est pas avec toi, Grincheux ? » elle demande, les yeux sur l’ongle de son index qu’elle racle contre le bitume pour détacher les pièces perdues. Abel, elle parle d’Abel. Il le sait, elle le sait, ils le comprennent. Elle a ce petit truc au bord du cœur quand elle parle de lui, lui qui la déteste et qui le montre, lui qui l’évite et qui ne s’en cache même pas. Lui qui est beau, aussi. Faudrait être aveugle pour ne pas le remarquer, ça crève les yeux et le cœur, surtout quand on a l’air de l’emmerder comme c’est le cas pour elle. Elle l’aime bien, Abel. Elle l’aime bien parce qu’il ne parle jamais trop, parce qu’il la canalise indirectement, parce qu’il lui donne envie d’être plus drôle ou subtile pour lui arracher un sourire. Parce qu’il est moins facile que Lars, en somme. C’est tout le paradoxe de Veronica, ça. Les aimer chacun pour des raisons diamétralement opposées. « J’veux dire, t’as ton aprèm de libre ? Tu veux qu’on fasse un truc ? » et elle lève les yeux vers lui, fait un regard charmeur, un clin d’œil, avant d’exploser de rire. Bien rattrapé, ouais. Bien rattrapé parce qu’elle n’a pas envie de parler d’Abel qui l’ignore, Abel qui la déteste. Aujourd’hui, il est pas là. Aujourd’hui, y a pas non plus les gaufres, ni les pancakes, ni le café à volonté. Aujourd’hui, y a Lars et sa main collante qui serre trop fort un cornet rabougri. « Y a un ciné, pas loin. » Ça sonne comme une invitation en tête à tête et ça la dérange, vraiment. Elle veut pas que Lars se fasse des idées. Déjà qu’elle est à deux doigts de lécher les siens pour les nettoyer… « J’veux dire, je connais pas leur programmation, si ça se trouve ils passent que de la merde genre blockbuster pourri, mais y a peut-être aussi, chais pas, du Tarantino ou du Spielberg, ça vaut peut-être le coup, enfin chais pas », et elle hausse les épaules, prend même pas la peine de terminer sa phrase, baisse de nouveau les yeux sur ses pièces. Abrutie.

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Mer 19 Juil - 20:43

« Mazette, t’es pas si con que ça en fait. » J'sais bien qu'elle me prend justement pour un con avec sa remarque, mais je rentre dans son jeu, me plie en deux dans une grande courbette ridicule, moulinet du poignet et tout le tralala. J'fais pas les choses à moitié. Peut-être même que ça va finir par l'impressionner. « J'peux devenir ton agent, si tu.. » soudain elle est trop proche et son pouce à peine humide se plaque contre mes lèvres et pendant une seconde j'ai oublié comment faire pour parler, merde elle triche, « ..veux. » Elle frotte ma bouche du bout d'son doigt et je bouge plus. Pourtant j'suis pas figé, pas même paralysé. Juste sage. Je la laisse faire sans la quitter des yeux, scannant son visage pendant qu'elle nettoie le sucre qui m'encrasse les lèvres. J'peux pas m'empêcher de penser que j'aurais bien voulu qu'elle le fasse avec les siennes, et c'est con mais ça m'fait sourire. Et je reste là. Docile, comme un chien qui s'met sur le dos pour recevoir des caresses. C'est exactement le même principe. « Meh, tu voulais quoi si tu t’en fous de mon fric ? » J'la vois sourire et j'lui réponds en miroir, mes lèvres qui s'étirent sous ses assauts. Je hausse les épaules, comme si la réponse coulait de source. « Te faire chier. » Faudrait pas qu'elle pense que j'lui donne trop d'importance.

Quand elle me relâche j'suis presque déçu mais j'me contente de l'observer, à se baisser pour ramasser toutes les pièces qui ont volé. J'me concentre sur ma glace – c'est plus sûr. Je commence à croquer dans le cornet et tout c'que j'entends c'est les craquements sous mes dents, parce que Ronnie ne parle plus. Ronnie se tait et j'ai pas l'habitude, elle est toujours la première à combler l'espace avec sa voix. Entre elle et moi ça frôle l'insupportable, y a qu'à demander à Abel. Elle m'ferait presque penser à lui, à s'enfermer dans une bulle comme ça.

J'sais pas trop à quoi elle pense. J'essaie de deviner mais j'trouve pas la réponse dans ses cheveux emmêlés, ni dans l'angle de son cou, ni au bout de ses doigts. Peu importe où je regarde, je vois pas. « L’est pas avec toi, Grincheux ? » Maintenant je sais. P't'être qu'on est branchés sur la même fréquence, on a pensé à lui en même temps. Pourtant y a un truc qui me chiffonne et j'sais pas trop pourquoi, je crois que j'ai pas vraiment envie de savoir non plus. « Si si, il s'est planqué dans mon froc tu veux voir ? » J'arque un sourcil et y a presque un air de défi au fond d'mes yeux, mais je retrouve vite mon sourire. Même s'il est pas tout à fait comme d'habitude. « Pourquoi ? Tu préférerais qu'il soit là ? » Ils ont pas l'air d'accrocher tant que ça, pourtant. J'ai l'impression qu'elle pense qu'il la déteste, mais j'sais bien que c'est pas vrai. On dirait plutôt qu'il en a pas grand-chose à foutre, il a l'air emmerdé chaque fois que j'la mentionne. Et lui, il parle jamais d'elle. J'sais pas trop ce qu'il en pense au final, j'sais juste qu'il a pas autant d'animosité qu'elle semble le penser et p't'être bien que j'devrais lui dire, mais p't'être bien que j'ai pas envie. Chacun ses caprices.

« J’veux dire, t’as ton aprèm de libre ? Tu veux qu’on fasse un truc ? » Ah. J'la regarde et j'crois que ma perplexité est palpable, parce qu'elle finit vite par éclater de rire. Ça m'soulage un peu et je la suis, continuant de creuser ce qu'il reste de mon cornet volé. « Y a un ciné, pas loin. » Elle recommence et j'préfère garder la bouche pleine, ça m'évite d'avoir à répondre. Ça sonne presque formel mais j'sais que ça l'est pas – pas avec elle, avec moi. Pas comme ça. « J’veux dire, je connais pas leur programmation, si ça se trouve ils passent que de la merde genre blockbuster pourri, mais y a peut-être aussi, chais pas, du Tarantino ou du Spielberg, ça vaut peut-être le coup, enfin chais pas. » J'vois que ça la dérange autant que moi et au moins on est sur la même longueur d'ondes, mais cette fois c'est moi qui commence à me marrer. Si j'la connaissais pas je croirais presque qu'elle est gênée, avec ses phrases à rallonge et sa façon de baisser la tête. « Bah alors Ronnie, ça y est tu demandes des rancards aux garçons maintenant ? Fais gaffe, à c'rythme demain tu m'emmènes au bal de promo et j'serai couronné reine. » Bien sûr j'me fous de sa gueule et je recommence à rire, avalant le dernier morceau de ma glace au passage. L'objet du délit a disparu ; il reste plus que les traces collantes sur mes doigts.

« J'connais pas leur programmation non plus, mais j'connais un truc sympa là-bas. » Je regarde pas vraiment si elle a fini sa récolte quand j'attrape son poignet – elle aussi elle aura la peau encrassée. « Suis-moi. » De toute façon je lui laisse pas vraiment le choix. Je l'embarque dans mon sillage, récupère mon skate au passage. Cette fois j'le garde sous le bras, c'est plus sûr quand elle est là.

J'nous traîne jusqu'au cinéma et une fois qu'on a passé les portes, la seule info que je souffle c'est « Aie l'air naturelle » alors que je la lâche, restant près d'elle quand même. J'avance jusqu'à la partie réservée au personnel, l'air de rien, comme si tout était parfaitement normal. J'la regarde pas parce que j'ai peur de rire, mais j'espère qu'elle fait comme moi. On s'engouffre dans des couloirs et je mène le chemin, jusqu'à apercevoir des employés arriver droit sur nous. J'réagis à la seconde, l'attrapant pour l'entraîner avec moi dans l'angle du mur. Si on bouge pas, ils nous verront pas. Je dis rien, je retiens mon souffle, un bras enroulé autour d'elle. J'les vois passer sans se retourner et pourtant je bouge pas. P't'être bien que j'en profite un peu, pour la garder près de moi plus longtemps. Mais je finis par me détendre et la laisser se détacher, pour mieux reprendre notre route avec le même silence énigmatique. Au final on atterrit juste devant une grosse porte qui donne sur des escaliers, et j'pense qu'elle a deviné toute seule où ça mène. Une fois en haut, j'ouvre en faisant des manières pour la laisser passer en première. « Si madame veut bien s'donner la peine. »

Ça claque dans notre dos et face à nous une vue sur la rue, sous nos pieds le toit. J'dis rien, j'la laisse regarder pendant que j'me débarrasse de ma casquette, mon skate et mon sac à dos, un peu fier de moi. Ça paie pas de mine mais la vue est vraiment cool et j'viens souvent traîner par là. Ça se voit – y a des graffitis disséminés dans les coins.

« Mieux qu'un blockbuster pourri, non ? » Je vote oui, et si elle est pas d'accord avec moi tant pis. J'lui adresse un sourire de gosse pendant que j'ouvre mon sac, en extirpant une bombe de peinture que je fais passer d'une main à l'autre en gardant mon regard planté dans le sien. « T'as déjà tagué ? » J'attends pas vraiment de connaître sa réponse, j'ajoute : « Tu veux essayer ? »

Quitte à avoir les doigts dans un état lamentable, autant joindre l'utile à l'agréable.
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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Jeu 20 Juil - 0:12



Lars & Ronnie
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C’est simple, la vie, c’est ce que Veronica se dit souvent quand elle est dans le doute. C’est simple, y a pas à tortiller, c’est une équation de base, une série d’évènements, de causes, de conséquences, des décisions susceptibles de mener à plein d’endroits différents selon ce que l’on choisit de faire. C’est simple. C’est mieux de se dire ça. Mieux de se dire qu’aucun doute ne lui lacère la poitrine, mieux de prétendre être hermétique à la tristesse et à la peine. A l’attirance aussi, à l’affection. Pour Lars, mais pas que. Ça fait tilt, quelque part, lorsqu’il lui demande si elle préfèrerait qu’Abel soit là. La voilà, la douleur vive et pernicieuse qu’elle ne peut ni localiser précisément, ni enrayer pour de bon. Elle regrette d’avoir évoqué leur ami commun parce qu’elle sent le changement de ton dans la voix de Lars, parce qu’elle voit son sourire s’évaporer un peu, parce qu’elle n’est pas stupide et qu’elle sait parfaitement où se dirigent ses yeux lorsqu’elle a le dos tourné. Parce qu’elle aussi, elle a un truc qui s’évanouit dans le regard quand la présence d’Abel se met à flotter au-dessus d’eux, à côté, quelque part entre leurs discussions débiles et les gaufres chaudes, parce qu’il lui plait et qu’elle le cache bien trop maladroitement, parce que c’est aussi le cas de Lars et qu’y a une partie d’elle qui cherche à inhiber ce qu’elle ressent à trop fortes doses de blagues, de sous-entendus, d’œillades camouflées. Elle aimerait que ce soit plus simple, Veronica. Elle aimerait ne pas se sentir désespérément attirée par tout ce qui a une petite dose de mystère à ses yeux, mais c’est sûrement trop demandé, surtout quand on s’adresse à une adoratrice d’ovnis. Le « non » claque un peu sèchement dans l’air. Plutôt crever qu’admettre regretter la présence d’Abel, le vide qu’il laisse entre leurs deux silhouettes. Non, elle n’aimerait pas qu’il soit là, lui et sa stupide face de playboy, lui et ses cernes, ses yeux trop tristes, son sourire qui penche un peu trop vers le bas. Lui et son air nonchalant à la con, qu’elle aimerait lui faire ravaler par tous ses orifices. Lui. Pourtant, ils sont un trio, depuis trop longtemps déjà. Elle a arrêté de compter, Veronica. Y a eu trop de pâtisseries filées en douce, trop d’après-midi à jouer aux cartes entre deux commandes, trop de mots soufflés dans une confidence presque absurde. Absurde parce qu’ils ne se connaissent pas tellement, et pourtant, elle pourrait deviner les réactions de Lars comme si elle était dans sa tête. Là, elle sait pertinemment qu’il prépare quelque chose, et ça coupe pas. Il attrape son poignet alors qu’elle n’a pas tout à fait fini de ramasser les pièces, l’entraine vers le cinéma. Il a les doigts collants mais elle s’en fout, elle pense. Elle s’en fout parce qu’elle a lâché le gobelet, parce qu’elle ne regarde même pas devant elle, parce qu’elle écoute juste le bruit de ses patins qui roulent sur le bitume et que ses yeux se sont perdus quelque part sur le visage de Lars. Elle le trouve fascinant, et il n’y a aucune exagération là-dedans, fascinant, ça tambourine au creux de sa poitrine, contre ses tempes, alors qu’ils s’arrêtent sur les pavés, juste devant la façade décrépie. « Attends », elle souffle alors qu’il lui demande d’avoir l’air naturel. Elle l’oblige à lâche sa main, se penche, enlève ses patins l’un après l’autre d’un geste habile, de nouer les lacets entre eux et de balancer son attirail par-dessus son épaule. Elle continuera la route en chaussettes, c’est mieux, plus discret, quoique. Faut être discret, non ? Elle ose pas demander, suit juste Lars vers l’entrée du personnel. Elle sent l’adrénaline pulser dans tout son corps, et c’est terriblement grisant pour quelqu’un qui ne fait jamais de bêtises, pour quelqu’un de trop sage, pour quelqu’un de trop stellaire, qui n’a pas suffisamment les pieds sur terre. Et bientôt, c’est même plus l’adrénaline qui cogne dans son cœur, c’est autre chose de différent, de terrifiant et tendre à la fois. Lars qui l’entraine dans un coin pour échapper à deux employés, Lars qui la serre contre lui, Lars qui a le corps trop chaud et les gestes trop doux. Veronica qui n’est pas habituée, définitivement pas, et qui colle sans aucune gêne son oreille contre le torse du garçon pour se laisser happer par la mélodie de son pouls. Y a ses paupières qui se ferment un court instant, qui profitent de la mélodie, qui la mémorisent, et les corps qui se séparent trop vite, se désagrègent, pas faits pour rester soudés, pas faits pour autant de proximité. C’est automatiquement qu’elle le suit, automatiquement qu’elle pousse une porte, automatiquement qu’elle monte des marches. Et qu’elle se retrouve sur le toit du cinoche.

Elle a l’impression d’avoir les jambes coupées, l’espace d’un instant. Les jambes, et le souffle. C’est beau. C’est vraiment beau. C’est vraiment très beau. Mais Lars reste fidèle à lui-même et gâche le moment en brandissant un truc qu’elle regarde à peine. Et il cause. Il parle de taguer, il parle d’essayer, il dit des mots et elle ne l’écoute pas, murmure juste « la ferme » tellement doucement que ça contraste avec la violence des mots choisis. Elle jette son baluchon dans un coin, la guitare, les rollers, y a plus que son corps qui compte, son corps et l’instant présent. Y a son regard qui s’est perdu quelque part loin devant, loin en-dessous, vers l’horizon sur lequel se détachent les maisons de la banlieue de Savannah. Elle approche du bord, à la limite du vide, le bout des pieds recourbé comme un plongeur qui voudrait se jeter à l’eau, et tout ce qu’elle voit, c’est l’immensité qui se déroule devant elle. Elle pourrait mourir à cet instant, elle en serait presque heureuse. « Tague un truc pour moi, s’il te plait. » On dirait une requête de gosse. Le s’il te plait, dessine-moi un mouton du Petit Prince. Sauf qu’elle n’est pas un prince, qu’elle n’est certainement pas petite. A cet instant, elle a l’impression d’être géante. « Tague un truc et me demande pas quoi, tague ce que je t’inspire, tague-moi debout comme si j’allais faire le saut de l’ange, tu peux même me représenter comme un bonhomme en bâtonnets, je m’en fous. » C’est dit avec un sérieux presque trop prononcé, les yeux baissés et les cheveux qui volent derrière elle, la silhouette jouant aux équilibristes. Elle plie les genoux, se courbe, semble reprendre son souffle mais même pas. Elle est maintenant accroupie sur le rebord et tangue presque dangereusement vers le vide. S’il avait su qu’elle avait ce penchant pour le risque, peut-être ne l’aurait-il pas amenée là. Ou si, d’ailleurs, c’est peut-être exactement ce qu’il veut. Elle sait plus quoi penser avec Lars, de toute façon. « Ou, oublie ce que j’ai dit. Rejoins-moi », et elle ne le regarde pas alors qu’elle lance l’invitation, n’ose même pas se tourner vers lui. Elle veut juste qu’il vienne, elle veut juste poser son oreille contre son torse, elle veut juste écouter son cœur et les imaginer, tous les deux, rouler gaiment sur le macadam. Elle veut juste que, pour une fois, ils aient l’impression d’être des rois.

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Dim 23 Juil - 15:04

« La ferme. » Entre ses lèvres c'est qu'un murmure et quand je lève la tête j'la vois happée par la vue, hypnotisée par le paysage. Alors j'dis rien, j'obéis, et j'souris. Ça m'a fait la même chose la première fois et j'me rappelle être resté assis au bord du toit pendant des heures, les pieds dans l'vide et la tête dans les nuages. J'suis venu avec Abel un paquet de fois aussi, mais aujourd'hui c'est le tour de Veronica.

Et c'est beau à voir – je devine son souffle coupé et la sensation de liberté, ça flotte dans l'air jusqu'à moi et soudain j'ai l'impression que j'découvre la vue pour la première fois. Ça émane d'elle et ça me contamine et j'ai le regard paumé quelque part entre sa silhouette et l'horizon.

« Tague un truc pour moi, s’il te plait. » Ma tête se tourne vers elle mais je ne vois que son dos, sa carcasse qui tangue trop près du vide. Pourtant ça m'fait pas peur, pas vraiment. Comme si elle pouvait pas en crever comme si cet endroit nous octroyait l'invincibilité. « Tague un truc et me demande pas quoi, tague ce que je t’inspire, tague-moi debout comme si j’allais faire le saut de l’ange, tu peux même me représenter comme un bonhomme en bâtonnets, je m’en fous. » Je me marre doucement malgré le sérieux qui teinte sa voix et j'reste docile – elle m'a dit de la fermer alors mes lèvres sont scellées, elle veut que je tague alors je m'agenouille.

Elle m'inspire quoi Ronnie ? Trop d'choses et au final je sais pas trop par où commencer, les rollers et une odeur de chewing-gum et ses jambes dénudées, les cordes grattées et les sourires faciles et ses cheveux emmêlés. Un truc coloré sucré libéré, un truc qui donne envie d'le toucher un peu comme les œuvres enfermées dans les musées. Pourtant mes doigts se mettent en action sans trop attendre que j'prenne une décision, et y a déjà une forme qui prend vie sur le béton du toit quand sa voix résonne à nouveau. « Ou, oublie ce que j’ai dit. Rejoins-moi. » Je lève pas la tête, je réponds pas. Maintenant qu'elle a demandé j'exécute et tant pis si elle a changé d'avis.

Sous la bombe c'est une vague, la même forme que celle d'Hokusai. J'l'aime bien ce tableau et je sais pas trop pourquoi c'est la première chose qui m'est venue. P't'être parce qu'elle me rappelle les vagues Ronnie, elle peut te bercer jusqu'au rivage en douceur ou t'prendre par surprise et te happer dans les profondeurs. J'me demande combien sont ressortis à moitié rongés par l'écume.

Je me redresse en observant le résultat, c'est pas parfait mais elle non plus alors ça reste à son image. Et quand je lève enfin les yeux elle s'est accroupie, continuant de pencher dangereusement. Suffirait d'une bourrasque pour qu'elle aille s'écraser en bas et si mon cœur se serre à cette pensée, y a un truc qui me pousse à l'imiter. J'suis silencieux alors que j'arrive près d'elle, venant me percher sur le rebord à mon tour, debout et droit et grand. « Ton portrait est là-bas, » je lâche sans la regarder, sans me retourner pour désigner l'endroit. Si elle veut le voir elle le trouvera toute seule et si elle veut pas c'est pas grave, j'en ai pas grand-chose à foutre là tout d'suite.

Là tout d'suite y a le vent dans mes cheveux et les frissons dans mon dos.
Là tout d'suite j'étends les bras sur les côtés j'ferme les yeux et j'me sens comme un géant.

Je crie. C'est pas d'la rage ou du désespoir, c'est juste de la joie en barre. Parce que j'suis vivant et j'suis libre et dans les moments comme ça c'est tout c'que j'veux être, y a plus rien qui compte. Juste cette impression que rien n'peut m'arrêter et que j'suis lié à tout ce qui nous entoure comme si j'pouvais sentir la planète entière pulser à travers mes veines. Alors je crie. Et j'me mets à rire. Mes paupières s'ouvrent et j'regarde Ronnie, des étincelles dans les yeux et un sourire d'abruti.

« J'ai un jeu. » Je lui tends la main pour l'aider à se relever, sans la quitter du regard. « Tu m'fais confiance ? » J'attends pas vraiment de réponse, j'me contente de la guider avec douceur, l'invitant à se mettre dos au paysage alors que je recule pour me placer juste en face d'elle. Y a quelques centimètres entre nous, elle face à moi et moi face à l'horizon. J'prends ses mains dans les miennes et je serre, prunelles ancrées aux siennes, sourire au coin des lèvres. J'la tiens fermement, le dos bien droit, les pieds collés au béton, les muscles parés pour la retenir.

« Laisse-toi tomber. »
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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Dim 23 Juil - 19:50



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Elle entend le cliquetis distinctif de la bombe qu’on secoue, le sifflement un peu grinçant du dessin qui se trace sur le crépi. Elle veut pas regarder, Ronnie, ça gâcherait la surprise, ça pourrirait l’un des rares instants créatifs de Lars. Et elle aime bien le silence, parfois. Maintenant, par exemple, alors qu’elle a le regard rivé sur les toits de Savannah, les pieds qui crèvent d’envie de décoller du bord si seulement elle était sûre de pouvoir voler. Elle avait testé, une fois, depuis le toit de la maison de Francine. Benjamin lui avait dit que c’était une mauvaise idée, qu’il fallait pas le tenter. Elle n’a jamais été très bonne pour écouter les conseils, Ronnie, pour les suivre non plus. Elle avait sauté, avait pété une tuile au passage et son poignet gauche. Son os s’était ressoudé bizarrement et quand on y prêtait attention, on remarquait qu’il y avait une excroissance sous sa peau, pas bien grosse mais suffisamment pour constituer ce qu’elle appelle depuis lors sa blessure de guerre. Elle sauterait bien, donc, mais c’est un peu plus haut, un peu plus dangereux, et elle n’aimerait pas que Lars ait des ennuis juste parce qu’elle a voulu se prendre pour un oiseau.
Alors elle râpe le sol du bout de ses chaussettes, reste accroupie là parce qu’elle n’a pas envie de bouger, pas vraiment. Quand elle entend Lars ranger enfin la bombe, elle ne tourne pas les yeux. Elle veut pas voir, pas tout de suite. Elle aura tout le temps de contempler son œuvre plus tard, tout le temps de lui dire que c’est beau même si ça ne l’est pas. Elle a une vision toute subjective de l’art, Veronica, comme n’importe quel autre être humain, à la différence près qu’elle préfère ce qui est laid, généralement. Y a quelques exceptions à la règle, bien sûr. Van Gogh, Monet, plein de peintres dont elle n’a pas retenu le nom. Et puis des humains, aussi. Elle aime les beaux humains. Elle aime Atticus, un peu trop. Elle aime Abel, sans le dire. Elle aime Lars, même s’il n’est pas aussi beau que les autres. A ses yeux, il a le mérite d’être juste, d’être naturel, d’être terriblement touchant dans ses imperfections qu’il ne cache jamais. Elle aime Lars, oui. Elle aime sentir sa présence à côté d’elle alors qu’elle ne quitte pas le paysage des yeux, elle aime la façon qu’il a de lui parler en sachant pertinemment qu’elle ne l’écoute pas vraiment. Et elle aime, elle adore, le sursaut qu’il provoque chez elle alors qu’il écarte ses bras comme un oiseau et qu’il crie, comme s’il était seul au monde, comme s’il était sur le toit de l’univers, perché comme un dieu sur son promontoire, l’humanité à ses pieds. Elle lève les yeux vers lui, sourit, se mord la lèvre un peu, aussi. Elle le regarde et elle pense qu’il est à sa place, sur le rebord d’un toit, à gueule contre personne, contre tout le monde, contre le soleil et les oiseaux et la nuit qui viendra trop vite. Ou pas assez. Elle aimerait bien voir les étoiles d’ici, Ronnie, s’allonger sur les dalles de béton et planter son regard dans l’infini qui les enrobe. Elle aimerait bien le faire avec Lars, aussi.

Pourtant, y a l’instant présent qui la rattrape. Trop vite, trop tôt. Lars qui se marre aux éclats, creuse des fossettes dans ses joues, lui tend la main pour l’aider à se relever. C’est pour ça qu’elle apprécie sa compagnie, elle pense. Pour la folie qu’il inspire, pour les moments volés à la vie qui n’est pas toujours belle, pas toujours clémente. « Si j’te fais confiance ? » elle répond, tout en se laissant guider par son ami, ses actes trahissant ses pensées. La confiance, c’est un grand mot. C’est un mot qu’elle n’utilise pas vraiment, une sensation qui lui est inconnue. « En l’espace d’une demi-heure, tu m’as volé mon fric et t’as écrasé un cornet de glace sur mon nez. J’dois vraiment te répondre ? » Elle rit à moitié, les doigts accrochés aux siens, le dos au vide, maintenant. Elle n’a pas le vertige, Ronnie, pas tant qu’elle ne se tient pas au-dessus du vide, pas tant qu’elle a quelqu’un pour l’empêcher de tomber. Sauf que la proposition de Lars parait dangereuse, soudain, dangereuse et attirante à la fois, trop attirante pour négocier, pour demander un report d’audience. « J’y gagne quoi ? » Et c’est une vraie question, une question qu’elle pose avec un brin de malice dans le regard et dans le sourire, parce qu’elle n’a pas oublié leur échange de message et le défi qu’elle lui a lancé, qu’il a relevé. Le défi qui pourrait l’entrainer trop loin, quelque part d’où elle ne pourra pas revenir, pas une fois qu’elle aura planté ses ongles définitivement dans la peau de son ami. Il en fera sans doute rien. Lars n’est pas du genre à lui faire des compliments, même si la récompense à la clé est de pouvoir éventuellement la sauter. C’est une blague potache qui ne veut rien dire, une de plus, comme celles qu’on balance dans la cour du lycée pour draguer les garçons. Elle veut pas le draguer. Pas lui. Ça lui fait beaucoup trop peur, l’idée qu’il change d’avis sur elle, qu’il s’aperçoive qu’elle n’a pas vraiment de cap, pas vraiment d’envie, qu’elle aime beaucoup trop de personnes et qu’il fait seulement partie d’une liste. Atticus, il s’en fout. Atticus, il pourrait y en avoir cent comme lui, il voudrait toujours coucher avec elle, il ne ferait pas tout un cinéma pour ça. Sauf qu’Atticus, c’est pas tout le monde. Lars, c’est pas tout le monde. Elle hésite un peu trop longtemps, du coup. Un peu trop longtemps et ça se sent, ça se voit, à la manière qu’ont ses mains de devenir moites, glissantes. Et pourtant, elle n’écoute plus la raison, bientôt. Y a son cœur qui pulse trop fort quand elle se laisse tomber en arrière, les mains fermement agrippées à celles de son ami. « Je te jure que si tu me lâches, t’as intérêt que je crève tout de suite, sinon je te tue. Et si je meurs, mon fantôme reviendra te hanter. » Elle parle beaucoup pour ne rien dire, Veronica. Pour pas montrer qu’elle crève de trouille, aussi. Il lui suffit de tourner un tout petit peu la tête pour voir le vide en-dessous d’elle, mais elle ne crie même pas, Veronica. Elle a la peur silencieuse, faut croire. Silencieuse ou stupide. « C’est bientôt fini ? », elle demande, de nouveau, en essayant de capter le regard de son ami. Trop difficile, sa tête penche trop en arrière. Alors, elle se redresse, tire sur les bras et reprend son équilibre. Presque. En réalité, elle trébuche et atterrit un peu trop violemment dans les bras de Lars. Le chasseur a chopé sa proie. « C’était cool », elle murmure en riant contre son t-shirt, les mains toujours douloureusement accrochées aux siennes. « Merci », et c’est murmuré sincèrement, à l’inverse des échanges qu’ils ont habituellement. Elle n’a pas envie d’être sarcastique maintenant, faut croire. Elle a juste envie de rester là encore un peu, avant que l’un d’eux ne se remette à dire un truc stupide, un truc dont on se fout, quelque chose pour les aider à combler le silence. Elle a trop l’habitude de faire ça, Ronnie, faut croire que ça la fatigue.

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Lun 14 Aoû - 19:52

« Si j’te fais confiance ? » Pendant une seconde on dirait presque que c'est inconcevable, pourtant elle s'laisse faire elle bronche pas elle se plie à ma façon d'la guider. Moi j'souris parce que c'est facile – tout est toujours facile avec Veronica j'sais pas comment elle s'y prend, c'est comme si y avait plus d'obstacles sur la route comme si tout coulait de source. « En l’espace d’une demi-heure, tu m’as volé mon fric et t’as écrasé un cornet de glace sur mon nez. J’dois vraiment te répondre ? » Mon sourire s'élargit et dans mes yeux y a une étincelle j'le sais, j'espère qu'elle la voit. « Ça compte pas, c'était pour la bonne cause tout ça. » Si j'avais pas pris son fric elle m'aurait pas suivi, si elle m'avait pas suivi on serait pas là, elle aurait pas l'souffle coupé par la vue elle serait pas prête à pencher dans le vide. La glace c'était juste pour m'venger, elle avait qu'à pas me tenir prisonnier.

Mes phalanges autour des siennes et j'sais déjà qu'elle va le faire, j'sais qu'elle va obéir. Elle aime trop jouer Ronnie, elle dira pas non à une telle proposition. « J’y gagne quoi ? » J'vois la lueur au fond de ses prunelles et l'angle de son sourire, j'vois la malice j'vois l'incandescence j'vois l'insolence. Ma voix se baisse jusqu'à devenir un demi-murmure, comme une confidence entre elle et moi et le ciel qui nous regarde. « La sensation d'planer. Et crois-moi c'est mieux que tous les joints du monde. » J'parle en connaissance de cause et de toute façon, même si elle me croit pas elle découvrira vite que j'ai raison.

Ses mains sont moites son silence dure son hésitation est palpable. Quand elle se laisse enfin tomber mes muscles se tendent tous en même temps, mes doigts se resserrent autour des siens.
Elle m'fait confiance.

« Je te jure que si tu me lâches, t’as intérêt que je crève tout de suite, sinon je te tue. Et si je meurs, mon fantôme reviendra te hanter. » Elle parle trop, elle parle toujours trop et j'me mets à rire parce qu'au final je sais qu'elle a peur – sûrement qu'elle a les tripes tordues et toutes ses cellules qui lui hurlent de revenir à la verticale, la tête qui tourne d'être penchée dans le vide comme ça. J'espère qu'elle flippe à en avoir des palpitations. J'espère qu'elle se sent en vie. « Ah vraiment ? Et si j'saute avec toi tu fais quoi ? » C'est qu'une vanne comme les autres un défi de plus des mots sans fond. Pourtant là tout d'suite j'crois que j'en serais capable. Pas pour crever ; putain j'veux pas crever. Pour voler. Parce que d'ici j'me sens grand j'me sens fort, y a sa vie qui ne tient qu'à mes doigts et j'me sens roi. P't'être bien que c'est ça l'ivresse du pouvoir, cette sensation qui monte à la tête des gens qui les rend dingues, qui les fait commettre les pires atrocités pour en avoir plus, toujours plus. J'comprends qu'on devienne accro, j'la sens pulser dans mes veines et irriguer mon cœur et inonder mon cerveau. C'est Ronnie qui est suspendue dans les airs et pourtant j'crois que c'est moi qui plane le plus haut.

J'ai envie de n'jamais redescendre.

« C’est bientôt fini ? » Elle balance ça comme un môme qui demande si on est bientôt arrivés et j'recommence à me marrer mais je réponds pas. Mes muscles tirent mes mains me font mal, mais j'ai pas envie d'arrêter. J'ai pas envie de lâcher. Mais faut croire qu'elle en a assez d'être à dix doigts d'la mort – littéralement. Elle force pour se redresser et j'la laisse faire sans bouger, sans l'aider. Et elle trébuche sur la vie comme on l'ferait sur un lacet, elle s'écrase entre mes bras trop vite trop fort et j'sais pas quel miracle nous empêche de tomber. J'ai envie d'me moquer, de sortir un truc inutile, de la charrier, mais y a rien qui sort. Y a sa silhouette collée contre moi, son visage contre mon t-shirt, ses doigts qui serrent tellement les miens qu'ça fait mal. « C’était cool. » J'vois pas son sourire mais je l'entends – elle j'crois qu'elle peut entendre mon cœur et ça m'fait un peu peur. « Merci. » C'est sincère j'le sens, plus sincère que tout ce qu'on se dit d'habitude sûrement.

Y a un silence parce que j'ai pas envie d'parler j'ai pas envie d'me marrer, pendant une seconde j'veux juste profiter. Mes phalanges qui se libèrent des siennes doucement mais fermement, j'laisse une main venir se perdre dans ses cheveux pendant que l'autre se cale sur sa hanche. P't'être que j'devrais pas p't'être qu'elle veut pas, p't'être qu'elle va me repousser ou s'foutre de ma gueule ou se tirer. Très franchement j'm'en fous. J'm'en fous de tout. J'ai juste envie de le faire alors j'réfléchis pas. J'ai l'impression qu'elle est minuscule contre moi, sous mes doigts. Et au final c'est trop pour moi ; parce que c'est Veronica parce que c'est jamais comme ça elle et moi. Jamais silencieux et calme et suspendu dans l'temps.

J'la relâche et mon sourire de sale gosse est déjà revenu à sa place, mes yeux dans les siens alors que j'reste encore trop proche d'elle. « J'ai presque eu envie de t'embrasser. » C'est vrai mais j'le lance comme une blague, une de celles qu'on se jette comme un os à ronger. Je saute du rebord pour revenir sur le toit, je m'éloigne d'elle, j'mets fin à toute cette proximité que j'ai moi-même érigée. « C'est drôle tu trouves pas ? » Hilarant, vraiment. Pourtant j'rigole pas.
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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Dim 20 Aoû - 23:43



Lars & Ronnie
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Tu la connais, l’histoire de la fille qui se suspend dans le vide du haut d’un toit de cinéma ? Elle est tordante, attends. Imagine cette jolie nana qui a des fesses de déesse et qui se déplace en permanence sur huit roues. Imagine qu’elle a ces deux mecs qui viennent bouffer des gaufres tous les jours là où elle bosse, imagine qu’elle s’entende bien avec l’un d’eux, qu’on appellera Idiot pour les besoins de l’histoire. Imagine qu’elle a son petit cœur qui flanche un peu, comme la flamme d’une bougie, imagine qu’elle ne le trouve pas si idiot que ça, Idiot, qu’elle le trouve même drôle, même mignon, qu’elle sait pas trop quoi penser de la manière qu’il a de l’observer. Imagine qu’elle retrouve d’autres gens, souvent, qu’elle couche avec des garçons, qu’elle pense à Idiot trop régulièrement pour son bien. Imagine qu’elle se dise qu’elle est anormale, qu’elle a un cœur bizarre, un cœur qui aime trop mal, trop fort, qui s’emballe à la moindre secousse et qui ne laisse que des débris. Imagine qu’elle ait des sentiments pour un autre gars, du genre inaccessible, qui vit sur une péniche et s’endort à n’importe quel moment de la journée. Imagine qu’elle en ait aussi pour l’ami d’Idiot et que ça lui colle une boule au creux du ventre. Imagine qu’Idiot lui demande de se pencher au-dessus du vide et qu’elle s’exécute, parce qu’elle ne voit pas comment il pourrait lui vouloir du mal. Excès de confiance, excès de cœur. L’âme qui penche toujours vers ce qu’il ne faut pas. Ceux qu’il ne faut pas. Trop, trop souvent. Et les émotions qui jouent aux montagnes russes, percutent les wagonnets entre eux, font trop de loopings, les rails qui se desserrent et manquent de faire dérailler l’ouvrage. Manquerait plus qu’un coup de vent, histoire qu’elle s’écrase comme une pastèque trop mur sur le macadam, sa jolie petite cervelle rose répandue au sol. Il les simule ses battement de cœur, Idiot ? Il les invente dans sa cage thoracique, lui joue un concert pour elle toute seule ? La symphonie des tams-tams, un truc du style ? Elle sait pas, elle a peur. Y a la main du skateur qui glisse sur sa hanche, lui vole des frissons. Il n’a pas le droit. Il n’a pas le droit de l’attirer contre lui, de la paralyser, de rendre ses jambes cotonneuses et son âme sirupeuse, la pire recette au monde. Il n’a pas le droit de glisser ses doigts entre ses mèches de cheveux, de démêler les nœuds, d’en créer de nouveau ; sur la tête, dans tout son corps. Des nœuds, encore des nœuds, trop de complexité, trop de douleur. Il la regarde soudain et elle a envie de l’embrasser, de le déposséder de tout ce qu’il connait. De s’en emparer et cette fois, de le posséder, totalement, le posséder comme un trésor précieux que rien ni personne ne lui ferait lâcher. Mais Idiot ne s’appelle pas Idiot pour rien, et il recule, la lâche, dit des mots stupides. Et Ronnie pense ce qu’elle n’aurait jamais cru dire un jour à propos de lui. Connard. « Ah ? » Gros connard, et le regard qui tombe en bas, dans la rue. T’aurais voulu m’embrasser, tu ne l’as pas fait. N’ose plus me toucher, ou je te jure que j’hurle au viol. Y a une part de Ronnie qu’est trop fière, qui souffre, qui se demande si le rejet est volontaire ou forcé, qui ne veut même pas lui trouver d’excuse. Et y a l’autre part, celle qui relativise et qui se contente de répondre platement : « Pff ouais, c’est marrant, c’est même carrément stupide », dans un rictus prétentieux que des années à jouer la comédie auprès de sa mère lui ont appris à perfectionner. Connasse.
Elle s’assied sur le rebord, de nouveau, ignore Lars. Lars qui s’est éloigné après lui avoir soulevé le cœur, Lars qui ne l’observe plus, Lars qui fait comme si elle n’existait pas. C’est peut-être mieux. Peut-être qu’ils ne sont pas faits pour s’embrasser, peut-être que leurs bouches s’emboiteraient mal, peut-être que ça serait pire encore pour leurs corps. Peut-être qu’il ne la trouverait pas si belle que ça, au final, et qu’il se barrerait un jour avec une nana mieux, une fille cool avec des tatouages et une moto, une fille comme Ninel qui a plus de charisme, plus d’envergure, plus de talent. Qui sait faire autre chose que gratouiller sa guitare et fredonner trois chansons. Même Atticus trouve ça stupide. Même lui qu’a des goûts de merde en matière de musique et qui ne devrait pas couiner sur ses éventuelles fausses notes. Ouais, Lars trouvera mieux. Lars trouvera une nana qui trouve que c’est cool de faire des tags sur les murs et qui fumera autre chose que des mentholées. Une nana que son meilleur pote appréciera aussi, pas comme Abel qui la déteste. Abel. Merde, le raté, merde, la respiration coupée. Merde, le meilleur ami à quelques pas d’elle, et les battements qui redoublent d’énergie, déploient tous les efforts d’ingéniosité possible pour ne plus frapper en rythme. Lars, Abel, Atticus. Lars, Abel, Atticus. Lars, Abel, Atticus. Lars, Abel, Atticus. « Je devrais y aller », qu’elle souffle en se relevant et en époussetant vaguement ses guenilles, les doigts roulant sur chaque ecchymose qui parcelle ses tibias. « J’ai mon public qui m’attend, c’était con de venir ici. La prochaine fois, ils me donneront que dalle, en souvenir d’aujourd’hui où je les ai faits payer pour même pas deux chansons. » Retiens-moi putain, retiens-moi, elle gémit presque entre ses lèvres, pas suffisamment fort pour qu’il l’entende. Il est trop loin, maintenant. Trop loin, et il s’en fout. Elle chausse de nouveau ses patins, roule sur le toit, s’arrête à la porte. « Me laisse pas partir », elle souffle finalement sans lui accorder un seul regard, la main sur la poignée. Y a lui, y a eux, y a un toit et tout Savannah qui se déroule. Et elle se fout de l’aimer lui, d’en aimer d’autres, de ne même pas savoir ce qu’elle ressent, d’être incapable de mettre des mots sur ses sentiments. Elle refuse qu’il la laisse partir sans essayer de l’en empêcher.

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MessageSujet: Re: now it's time to leave the capsule if you dare [libre]   Mer 13 Sep - 18:35

« Ah ? » Y a un truc qui cloche dans sa voix, j'le sens sans pouvoir mettre des mots dessus, sans vraiment comprendre. J'sais juste que ça sonne pas naturel – pas vrai. Son ah il me fait l'effet d'une claque c'est ridicule, j'savais pas qu'une foutue syllabe pouvait être aussi puissante qu'un coup. « Pff ouais, c’est marrant, c’est même carrément stupide. » Bien sûr que j'le vois son rictus, bien sûr que ça m'emmerde. On dirait que c'est moi qu'elle insulte ; c'est moi qui suis stupide d'avoir eu envie de l'embrasser et de l'avoir dit. Ça m'fait plisser les yeux mais ça suffit pas à me faire regretter, j'm'en fous de ce qu'elle peut bien penser. J'ai jamais été du genre à m'cacher, que ça lui plaise ou non ça fait rien, j'ai pas besoin que l'envie soit réciproque. Maintenant elle sait c'que je pense, elle peut en faire ce qu'elle veut j'en ai rien à foutre. Mais qu'elle me regarde pas avec ce rictus dégueulasse, ça lui va tellement pas. « Tu sais, t'es moche quand tu souris comme ça. »

Mon cœur est stupide, son sourire est laid.
Au final j'sais pas lequel des deux est le plus à plaindre.

Et on s'ignore et c'est pathétique, deux pauvres cons paumés sur un toit à faire mine de pas s'regarder. On dirait le début d'une mauvaise blague et j'suis pas sûr de vouloir en connaître la chute – si c'est pas mon squelette qui finit disloqué sur les pavés ça sera p't'être un morceau de mon palpitant. J'ai pas envie. J'ai plus envie d'être là finalement, j'ai plus envie qu'elle soit avec moi.

J'regrette pas vraiment, j'ai pas le temps pour ces choses-là. Mais le silence est trop pesant, j'sais plus quoi faire de mes mains et j'deviens trop maladroit, mon corps trop grand trop maigre le vent qui me balaie, j'ai l'impression d'être en train de tanguer putain j'me sens comme la tour de Pise. Je pense que si Ronnie souffle dans ma direction je tombe, mais j'ai d'la chance, ça lui vient même pas à l'idée. Peut-être qu'elle a plus assez d'oxygène pour faire ça. Tant pis pour elle tant mieux pour moi. « Je devrais y aller. » Je réponds pas. J'la regarde même pas, enfilant ma casquette à l'envers pendant qu'elle remet ses rollers – j'ai beau tourner la tête, j'le vois du coin de l'œil. « J’ai mon public qui m’attend, c’était con de venir ici. La prochaine fois, ils me donneront que dalle, en souvenir d’aujourd’hui où je les ai faits payer pour même pas deux chansons. » Y a un espèce de rire qui m'échappe, un truc qui n'en est pas vraiment un, comme un souffle qui ressemble à un ricanement avorté. C'était con qu'elle dit. C'était con comme si elle regrettait comme si elle voulait l'effacer.

C'était con un peu comme moi, je crois.

Quand j'lève la tête elle est déjà à la porte et j'suis coincé là, debout comme un abruti à attendre de la voir disparaître. J'attends mais elle est toujours là. Elle s'en va pas. « Me laisse pas partir. » Sur le coup j'suis persuadé d'avoir mal entendu, c'est le vent qui a déformé ses mots c'est mes oreilles qui me jouent des tours. Pourtant y a un truc qui me souffle que je l'ai pas imaginé, elle l'a vraiment dit. Et bien sûr j'ai envie d'la retenir, bien sûr j'ai envie de l'attraper et la faire rire pour effacer tout ce poids qui nous pèse tout à coup. Peut-être que j'pourrais parler, parler parler parler jusqu'à l'exaspérer, ou juste lui voler tout son air en collant ma bouche à la sienne. Peut-être que j'pourrais lui dire de revenir, peut-être que j'pourrais lui attraper la main, peut-être que j'pourrais nous jeter dans le vide sans même qu'on ait à s'approcher du bord. Peut-être. Mais je fais rien de tout ça.

J'remets la bombe dans mon sac, je le flanque sur mon dos, je cale mon skate sous mon bras et j'me met en mouvement. Son gobelet que je ramasse pour mieux l'abandonner quelques centimètres plus loin, juste à côté du tag que j'ai fait pour elle. « Hey, Ronnie. » J'avance dans son dos et je ne m'arrête qu'une fois que j'suis tout près, assez pour qu'on soit presque collés l'un à l'autre quand je la force à se retourner.

J'plante mes yeux dans les siens, une seconde, deux, trois, toute l'éternité. J'la fixe et j'ai l'impression qu'autour de nous le monde a cessé de tourner.

Il reprend sa course quand j'me penche dangereusement, mes lèvres qui dérivent au dernier moment pour éviter la collision avec les siennes, venant se nicher tout près d'son oreille. « Oublie pas ton gobelet. Après tu vas encore dire que j'suis un voleur. » Sauf que moi j'lui ai jamais rien volé, à Ronnie. J'suis pas sûr qu'elle puisse en dire autant – des fois j'ai l'impression qu'elle s'est accaparé un tout p'tit bout de moi, et j'ai jamais donné mon accord pour ça.

Y a un sourire sur mes lèvres quand je m'écarte, quand elles effleurent sa joue sans la toucher vraiment. Y a un sourire quand j'lui adresse un dernier regard qui hurle au défi avant de me dérober, ma main qui la pousse gentiment pour l'écarter du milieu. J'ouvre la porte et j'me retourne pas quand je quitte le toit, j'me retourne pas quand je prends le rôle de celui qui part le premier. J'veux pas savoir sa réaction, j'veux pas la voir récupérer son fric, j'veux pas être là quand elle apercevra le tag. Elle voulait partir et puis elle voulait que j'la retienne, alors je lui interdis les deux. J'crois que je tire trop sur la corde qui nous relie elle et moi, j'crois que je la sens s'effilocher sous mes doigts. Je sais pas c'que je ferai le jour où elle cassera.
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